In Site

In Site/Imaginal Light est l’espace des pièces basées sur la possible
sculpture mnésique et le phénoménal inframince des lumières imaginales.

Que sont les In-Site ? D’où viennent-ils?

Les nonsites (« non-sites ») de Smithson, réalisés à partir de 1968, répondent à la problématique du lieu de l’art soulevé par les artistes apparentés au land art. Constitués par des rochers trouvés lors de ses pèlerinages dans des paysages anthropiques et rassemblés à l’intérieur de bacs géométriques destinés à être exposés, les non-sites, « annexés » par des photographies, des cartes géographiques et autres installations hybrides, investissent un no man’s land – ce que l’artiste nomme son « truc va-et-vient » entre espaces d’atelier, plein air et lieux d’exposition. Ces travaux répondent dès lors à une tension dialectique qui met en jeu contenant et contenu de l’œuvre, deuxième et troisième dimensions, nature et culture et, inévitablement, temps et espace.

Dans Une sédimentation de l’esprit : Earth projects, texte rédigé par Robert Smithson in Artforum en septembre 1968, une analogie est instaurée entre l’esprit et le paysage.
« L’esprit humain et la terre sont constamment en voie d’érosion ; des rivières mentales emportent des berges abstraites, les ondes du cerveau ébranlent des falaises de pensée, les idées se délitent en blocs d’ignorance et les cristallisations conceptuelles éclatent en dépôt de raison graveleuse. »

L’idée de « géologie abstraite », de géologie mentale  est avancée dans ce texte.
Cet espace dans l’esprit humain est pour moi un troisième pan de réflexion que Smithson amorce ici, et que je choisis de développer et nommer : le In-Site.

Ma recherche plastique et théorique autour de la notion de Paysage m’a mené logiquement à la considération des matérialités qui le compose.
Je suis matiériste.

Je prends en charge les matérialités inframinces.
Et c’est ici que se développe l’intérêt principal de mon travail : les pièces d’art ne sont que des prétextes matériels visibles, sensuels. Des supports, des tremplins. Pas des fins en soi. Juste des accès à autre chose.
De réels objets transitionnels (cf les recherches de Winnicott).

Quelles que soient les formes plastiques que je propose, elles jouent avec le principe d’apparition/disparition.
Mais l’invisible ne dit pas qu’il n’y a pas existence.
Il faut juste changer de regard.
J’aime le principe de révélation.

La notion de Lumière, celle que le soleil dégage, et qui révèle tout, sculpte, est un questionnement et un conditionnement millénaire. En effet, dès les premiers signes pariétaux elle était nécessaire, jusqu’à aujourd’hui où l’on fait circuler de l’information par ses rayons avec la technologie LI-FI.
Le phénomène lumineux qui m’intéresse surtout est la lumière que nous générons nous-même par les images mentales (rêves, idées, projections, délires, rencontres des autres mondes…).

Là est un des nouveaux mondes que je souhaite révéler.
C’est le lien que j’effectue avec le travail de Smithson.
J’actualise le questionnement théorique et plastique des Site et Non Site engagé par Robert Smithson. Et je un mindscape , un paysage intérieur, sa physicalité, avec une existence entre deux états, matérielle, immatérielle, voir vibratoire.

Ce paysage est indispensable pour une reconnexion au monde.
Il est un biais de création éco-artistique par excellence.


Recherche sur l’esprit lumineux paysager

Le point de départ de ma recherche fut de constater que mon espace mental est peuplé de phénomènes différents, que ce qui se déploie là est de l’ordre de la phénoménologie lumineuse et sonore. Au-delà des rêves bachelardiens, la pensée courante est régie par ces mêmes lois.
Concrètement, lorsque je suis dans une conscientisation des phénomènes de pensées, je constate la mobilité de particules de lumières, comme des pixels pourrait-on dire par analogie de forme, des amas de lumière qui composent, puis décomposent et recomposent des images.
Je ressens ces variations. il y a donc synesthésie.
Des ambiances sonores accompagnent ces phénomènes. Des odeurs. Des émotions.

Les études contemporaines sur le fonctionnement du cerveau avancent que le cerveau est un outil adaptatif, perdu entre les images du passé, du présent décalé de l’instant vécu et d’une série d’images projectives qui nous composent un avenir.
Je trouve cela merveilleux, poétique, sublime. Oui, effrayant de reconsidération de notre condition, de nos certitudes.

Le cerveau et son fonctionnement mécanique (électrique) et les images générées par son activité créent de la lumière.
Cette lumière, tant questionnée en Histoire de l’Art, je l’aborde par ces phénomènes mentaux. C’est une lumière mnésique.
Elle se situe dans un autre espace/temps, qui pourtant constitue le notre indispensablement. Elle est la traduction de l’analyse instantanée, et la mémorisation du/des mondes.

Je choisis d’arpenter ce nouvel espace en le considérant comme un nouveau site avec ses lois propres. C’est un nouveau paysage a investir.

La première pièce

La première pièce qui ait déclenché tout un pan de travail particulier sur le questionnement de la lumière mnésique est la tentative de captage d’images avant l’endormissement (Cf partie Researches > Lights)
C’est la retranscription d’un enregistrement de la descriptions des images qui se forment et se déforment dans mon esprit avant de m’endormir.

Puis les pièces se sont enchaînées.
Je cherchais des protocoles, des systèmes d’existence adapté, des dispositifs probants.

Le dispositif langagier semblait être une première solution.
Je tentais plusieurs choses, notamment de chuchoter directement à l’oreille des personnes en présence.

Le choix du mot Paradéïsos.
Cette performance invoquait le paradis, le jardin d’Eden, premier espace paysager clos organisé et non chaotique, avant la faute originelle.
Le processus langagier était engagé, emportant avec lui tous les signifiants/signifiés, symboliques et représentations mentales souhaitables, individuelles, culturelles.
La mémoire est sollicitée, entre en action : elle forme des espaces et des volumes lumineux que seul le récepteur de la performance engage lorsqu’il entend, comprend, analyse et concrétise le mot Paradéïsos.

L’évolution

Cette pièce fut suivie de Stimmung, pièce basée sur les mêmes principes, dégagés d’une symbolique religieuse.
Le Stimmung est pour Riegl, la vue lointaine et calme du monde, rédemptrice (Ruhe und Fernsicht).
Georg Simmel lui nous dit :
« On est autorisé à la désigner, elle [la Stimmung] et le devenir du paysage en question, c’est-à-dire la mise en forme unitaire de tous ses éléments particuliers, comme un seul et même acte, et cela comme si les diverses énergies de notre âme, perceptives et affectives dans sa tonalité, ne disaient unisono qu’un seul et même mot. »

Le protocole est de solliciter progressivement par une description chuchotée détaillée la formation d’un espace précis, dirigé.
La personne a les yeux fermés. Elle reçoit deux textes différents.
Le premier décrit le décor qui entoure la personne lors de la performance : le protocole de construction d’imago est entrepris avec des images connues et communes que nous venons tous(tes) d’expérimenter. En effet, nous avons fréquenté l’espace ensemble, juste avant. Je ne décris que ce que je vois et qui semble commun. Je joue avec la mémoire immédiate et crée un commun.
Puis un deuxième texte est chuchoté dans le creux des oreilles en attente.
Celui-ci évoque un paysage qui n’existe que parce que je le décris.
Celui-ci prend forme dans l’esprit de la personne performée. Je choisis volontairement d’introduire du vocabulaire exotique, étranger au lieu. Par exemple la description d’une fleur rouge, absente du décor expérimenté ensembles.
Cette pièce crée progressivement des espaces lumineux, aux particules mobiles et fluctuant dans l’esprit des gens, basés sur la mémoire géographique et la persistance lumineuse de l’espace enregistré par le cerveau. Puis elle entame son travail de sollicitation de l’imaginaire et de l’anticipation. La fleur se compose derrière nos yeux. Et son rouge explose. Nous venons de créer, de faire exister un élément nouveau dans le décor commun d’un réel partagé. Mais chacun aura sa fleur. Nulle ne sera identique à l’autre, car elles sont composées de la mémoire de chacun-e, d’une idée essentielle de Fleur aussi peut-être si on le conçoit sous le prisme platonicien.

Par ces pièces, il était question de dégager une mécanique, une organisation, issue de la construction des images intimes, des souvenirs et pensées.
Je choisis de les créer paysagères.

En considérant le postulat que ces phénomènes intimes de rappels ou d’anticipations, ces imago, sont des flux de lumière organisés en une succession d’activité, tantôt en agglomérats puis en dynamique de dispersions de type pixellaire, derrière nos yeux, composant et glissant vers une autre forme, inlassablement, je souhaitais travailler cette matière intime qui n’est ni vraiment physique, ni vraiment spirituelle mais bien un matériau dynamique informé.
Sorte de Declynamen lumineux et sonore formalisant l’imaginal.
Un imaginal paysager.
Une possible cosmogonie à investir.

Il est question ici, sous le prisme des neurosciences de Cortex visuel primaire et supérieur
https://www.franceinter.fr/emissions/sur-les-epaules-de-darwin/sur-les-epaules-de-darwin-20-juin-2020 (rediffusion d’une émission de 2013, déclencheur de ma recherche.) et du passage vers le cortex sémantique cérébral.
Il est évident alors qu’il est question de neuro-esthétique.

Deux autres pièces existantes sont en cours de réalisation et études, sur les mêmes principes : solliciter l’image par le son, et constituer des collections.

Les paysages fantômes

Nostos-Algos, Benjamin-Allemagne, Tucson Arizona, 2014 (recherches)

Depuis 2014 j’effectue des interviews et recueille des témoignages de personnes de diverses nationalités pour questionner le paysage de l’enfance, le paysage lointain temporellement. Le paysage calme et apaisant, comme Riegl évoque le Stimmung paysager. Le paysage ressource.
A force de recueils en étude de terrain, je constate que ces paysages n’existent plus. Plus dans le même état. L’évolution et la conquête œuvrant physiquement dans l’environnement et les territoires. Cette transformation est issue directement du contexte capitaliste que nous vivons : exploitations des sols, course à l’énergie, illusion de croissance comme solution au réel.
Pour chaque personne interrogée, ces paysages n’ont plus le même état de matière :
ce sont des lieux fantômes n’existant que sous formes de souvenirs.
Puis j’ai orienté cette recherche vers autre chose que le Stimmung, afin d’envisager une relation différente à ces paysages errants.

Nostos-Algos, Mario-Brésil, Tucson Arizona, 2014 (recherches)

Nostos Algos

Beaucoup d’entre nous ont quitté leur jardin, leur territoire, leur paysage référence de l’enfance. Celui qui nous conduit à une analyse comparative du monde lorsque l’on se déplace.

Par choix, mais pas uniquement : par obligation. Pour notre survie.
La catastrophe est polymorphe.

Lors de ravages, le milieu change d’un seul coup, est dé-figuré pour les victimes d’inondations, de tremblements de terre, de tsunami, bombardements, sécheresses.
Les espaces sont perdus.
Leur histoire et leur symbolique non.

Il reste les mémoires de ces lieux en chacune des victimes.

Le lien à ces lieux existe encore.
Il est des paysages fantômes dont on ne peut faire le deuil.
Des renoncements qui nous hantent.

Nostos-Algos, Béatrice-Mexique, Tucson Arizona, 2014 (recherches)

Nostos Algos est une pièce d’art de la mémoire. Elle aussi.

Mon objectif ici est de recueillir la mémoire douloureuse, de faire émerger les paysages perdus par le changement climatique, l’exploitation directe capitaliste du paysage, ou les guerres de convoitises énergétiques ou territoriales.

Mon geste est l’accueil de témoignages, la conquête des images mentales de paradis perdus.

Quelle médiance, au sens berquien du terme, mettre en face de nos paysages fantômes ?

Que faire de ces espaces mentaux paysagers qui nous hantent et nous blessent ?

Cosmophanies

La Cosmophanie est un néologisme que j’ai créé pour exprimer l’épiphanie de la rencontre esthétique avec notre cosmos.
C’est-à-dire avec le cosmos que nous construisons à partir de nos mémoires d’arpentages, que nous enrichissons d’images qui ne nous appartiennent pas (films, documentaires, vidéos…) et de conceptualisations (littérature, arts visuels…), ce cosmos qui compose une réalité d’imago que nous contenons.

Ces réalités servent de base à l’échange de communs, par le biais de l’expression (verbe, formes, sons, etc…).
Tout ceci s’organise en ce système de mémoires lumineuses, comme nous l’avons vu.

Par extension, Cosmophanie est une pièce qui révèle ce lien intense, vital, affectif, puissant, ce moment de réalité, de satori avec le paysage imaginal.
C’est la prise de conscience de ce paysage particulier.

C’est une connexion totale au monde : interne et externe.

Peut-être que l’inframince est le lien entre les deux mondes.
J’aime à le croire.